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 les entrepreneurs soussis

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MessageSujet: les entrepreneurs soussis   Dim 2 Nov - 15:16


Le modèle de l’épicerie : une culture néotribale d’entreprise


Pour revenir à la « culture néo-tribale d"entreprise » des soussis, il est possible de dessiner ses contours à partir du modèle de l'Épicerie bien qu'à l'heure actuelle cette éthnie a déjà entamé aussi la conquête des transports et des travaux publics. Le plus souvent, le lieu d'activité est aussi le lieu de résidence. L'arrière-boutique sert à faire des économies de logement même quand l'espace y est exigu. De même, la consommation des biens ordinaires (aliments et vêtements) est comprimée au maximum dans la stratégie de l'enrichissement du soussi. Il dort au beau milieu des biens de consommation qu'il fait circuler sans céder à la tentation. Par certains aspects, c'est un véritable ascète, ce qui le rapproche du puritanisme protestant et de l'activisme au travail du Japonais. Son enrichissement en milieu hostile (la ville) se fait grâce à une résistance culturelle par rapport aux besoins citadins qu'il estime décadents. Mais, même son islam rigoureux et sa culture éthnique ne l'empêchent pas de vendre du vin considéré comme l'apogée de la décadence. Le berbère en question reste donc accroché à ses traditions tout en étant ouvert au monde des marchandises. Toute son énergie est canalisée vers le travail et l'attraction d'une clientèle. Il peut vous faire des prêts mensuels sur vos courses comme il peut les ramener jusqu'à votre demeure sans aucune majoration! Le plus important pour lui c'est la confiance et la régularité du rapport. Il n'a qu'une seule parole.
D'ailleurs les citadins arabophones savent bien qu'il fonctionne sur le principe « Agharas-Agharas » qui veut dire en berbère le droit chemin. Le temps de travail ne se compte pas. Les magasins fonctionnent de manière continue de 6 heures du matin jusqu'à la fermeture tard dans la nuit. La disponibilité en faveur de la clientèle est donc quasi-permanente. Dans ces microstructures économiques, il n'y a pas le moindre conflit de classes. Le salariat capitaliste n'y a pas sa place. C'est toujours une fraction de la tribu qui gère et travaille dans ces réseaux commerciaux. Les plus vieux initient, à tour de rôle, les plus jeunes qui arrivent de Tamazighte qui veut dire en berbère le bled, le village. Amazir ou Imazighen veut dire aussi l'homme libre et indépendant. Cette psychologie explique aussi le fait qu'au cours de l'histoire du Maroc, les régions du Sud ont toujours fait partie du bled siba (zones insoumises) par opposition à celles du Makhzen directement contrôlées par le pouvoir central.
Les jeunes restent au village jusqu'à la puberté qui est le signe de la possibilité du départ, donc de l'émancipation et de l'enrichissement sur le modèle des aînés. Après avoir baigné dans les traditions du village et fréquenté l'école coranique, ils sont amenés à la ville pour être initiés au sens du commerce. Au départ, les aînés leur affectent une fonction de commis qui leur permet de connaître les lieux, d'observer les comportements de la population citadine, d'apprendre l'arabe... Du point de vue de la gestion directe de l'unité, le soussi ne s'embarrasse pas avec l'aspect bureaucratique de la comptabilité. Les principes y sont simples, il faut que les « gamins » sachent remplir les carnets de crédit des clients avoisinants de confiance et compter. Tout est superflu sauf les additions et les soustractions. La règle est élémentaire, il faut maximiser les rentrées du numéraire et minimiser ses sorties.
La formation des cadets est indispensable au mécanisme rotatif qui permet aux aînés des retours fréquents au village d'origine. C'est une manière de se ressourcer et de participer aussi aux activités agricoles comme les labours ou les récoltes. « Le pays c'est comme un"bain maure" dit un mineur berbère du Nord-Pas de Calais, il ne faut pas tarder à y aller mais il ne faut s'y attarder ». Les soussis ont une forte propension à émigrer, ce qui les a même amené jusqu'en Amerique du Nord et en Alaska, mais malgré ceci ils restent attachés à leur terroir. Le besoin de retourner au village est cyclique. D'un autre côté, la maîtrise des affaires par les cadets permet une extension de la base économique du réseau tribal. En effet, à chaque fois que les jeunes arrivent à maturité, les plus vieux quittent l'unité commerciale pour aller conquérir d'autres fonds de commerce et ainsi de suite. Ce cycle est à la base de la reproduction élargie de leur commerce.
Les besoins en capitaux dans les acquisitions successives sont satisfaits par un auto-financement à l'échelle de tout le groupe. Dans ce mécanisme, l'esprit de clan fonctionne comme un moteur économique. L'éthnicité y est recyclée dans le sens d'un renforcement de la solidarité face à un milieu jugé étranger ou même hostile. C'est ce qui explique que l'endettement marchand est pratiquement nul. L'effet en est une énorme réduction des frais financiers qui., à son tour, stimule l'expansion du groupe. D'ailleurs, les acquisitions nouvelles en tout genre sont plus synonymes dans la culture de ces acteurs d'une propriété tribale donc collective qu'une propriété privée individuelle. Le sentiment qui prévaut est celui d'une propriété privée collective ! C'est un peu l'unité des contraires dans les critères occidentaux. Pour résumer, le don et le contre-don à l'intérieur du groupe est la règle de base de cette solidarité ethno-économique. C'est ce système de valeurs qui permet aux immigrés d'origine soussie licenciés à la suite de la restructuration de l'industrie de l'automobile dans la région parisienne de se recycler dans le petit commerce de la distribution et de la restauration.
De par nos origines, nous avons observé comment certaines affaires se sont montées à Paris dans les légumes, l'alimentation en général, la restauration. C'est exactement le mécanisme que nous avons décrit qui se reproduit de manière spontanée à l'intérieur même d'une société occidentale. Les locaux qui sont recherchés à Paris par les berbères sont ceux qui présentent la possibilité d'un logement intégré afin que la disponibilité et que les économies-d'échelle puissent jouer en plus de l'ardeur au travail. On les met au chômage et ils deviennent capitalistes d'un genre nouveau ! Face à ces formes de cohésion humaine animée par des cultures venues d'ailleurs, le chômeur fordiste occidental atomisé par une société individualiste est bien pauvre. Son seul contact avec le monde extérieur, c'est la télévision et l'agence nationale pour l'emploi, ce qui ne stimule guère quand il n'angoisse pas !
Ceci dit, l'expansionnisme marchand des soussis articulé sur des rapports d'éthnicité se fait au Maroc en dehors de toutes les institutions du développement. D'ailleurs, les banques, contrôlées par l'éthnie fassie, s'en plaignent car la solidarité de ces réseaux claniques a aussi une fonction bancaire informelle et gratuite comme en Afrique Subsaharienne (Constantin Napoléon, 1989, pp.114 - 133). Ce qui est un manque à gagner pour ceux qui tirent des rentes des organismes comme les banques formelles qui ne sont pas toujours déterminants dans les dynamismes économiques constatés sur le terrain. Telle une dynamo, la culture néo-tribale d'entreprise des Soussis, contourne ainsi toutes les contraintes formelles du développement et produit sa propre énergie.
A travers cette expérience du commerce des soussis, nous avons essayé de montrer le rôle économique que peuvent remplir des cultures endogènes. Elles ne constituent pas en soi des freins dans l'émancipation d'un groupe humain. Ces identités peuvent être des sources de prospérité ou de décadence. Tout dépend des rapports que noue une entité sociale en transition avec son passé et les apports extérieurs qui viennent la bousculer. C'est dans sa réaction à ces défis que s'établira la trajectoire qu'elle suivra. En restant fidèle à certains de ses principes qu'elle sélectionne positivement et conformément aux exigences de l'histoire, une culture peut amplifier les apports qu'elle reçoit au point de surprendre celles qui les ont émis. Pour cela, les coupures entre économies et cultures implicites à tous les raisonnements qui sont menés sur le changement social sont des pièges à éviter. On oublie le plus souvent que les symboles et les valeurs d'une société sont des réserves inestimables de productivité et de créativité. D'ailleurs, quand une économie ne repose pas sur l'idée d'un sens, catalyseur d'énergie humaine, elle se corrompe et tourne à vide malgré les aides.


Extrait de l'ouvrage de H.Zaoual
les économies voilées du Maghreb : de la technique à l'éthique

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